Is It Nice?

Art Keller, BP, Cercle Ramo Nash, Pierre Joseph, Philippe Mayaux, Philippe Parreno, Philippe Ramette

Vernissage le 11 mars 1995
Exposition du 12 mars au 14 mai 1995

L’un des points de départ d’Is It Nice ? s’articule autour de la question du lieu. Nice peut bien entendu se présenter comme un lieu géographique, la ville où travaillent (ou ont travaillé) les artistes et groupes d’artistes de cette exposition inaugurale. Mais il ne s'agit pas ici d'une manifestation du genre Vitalité de la scène artistique niçoise visant à instaurer une seconde “Ecole de Nice”. Cette exposition souhaite bien plutôt sonder – et mettre en perspective – la notion de lieu dans le travail artistique.

Is It Nice ? présente en effet des artistes qui partagent tous une même préoccupation : chercher des modèles théoriques et pratiques en dehors du monde de l'art ; d'où l'importance du lieu, conçu comme espace socioculturel. Visant une perte des repères, ils élaborent des stratégies visant à plier, à contracter l’œuvre d’art pour la dissoudre dans la sphère de l’actualité, l’infiltrer dans les circuits du réel. Leurs travaux laissent ainsi transparaître une violence thématique qui interdit dès lors toute appréciation d'ordre esthétique.

Le spectateur est plongé dans un univers régi par des réseaux de communication aux flux et reflux chaotiques. S’y injectent malicieusement toutes formes ressortant de l’absurde, du ludique, du doute, du danger, du réel. Traquant l’œuvre dans les interstices du tissu social, ces artistes ont relevé ce fascinant pari : produire des outils à même de transformer leur propre relation au monde, à même de percevoir celui-ci et non plus seulement de le représenter.

Pris dans le tourbillon des dispositifs mis en jeu par ces artistes, tout centre d’art devrait impérativement opérer une mue dans son statut même : plus que de présenter les simples résultats des diverses expériences artistiques au visiteur que l’on n’invite, somme toute, qu’après la fête, les centres d’art (c’est en tout cas la mission que s’est assignée le CAN) devraient davantage être envisagés comme de véritables lieux d'expérimentations, de traversée, de stratifications, des sortes de plates-formes d'échanges, de lieu de vie, tant il est vrai que les pratiques artistiques actuelles règlent désormais leur sens sur une volonté d'irriguer d'autres domaines de connaissance et n’ont de cesse de flirter avec les formats du réel pour les convertir dans des modèles de comportement.

Une telle conception, envisageant l'art non plus comme un produit mais comme l’indice d’un rapport, une barre de fraction pour reprendre l’expression de Duchamp, permettrait ainsi d'imaginer un centre d'art comme une région labyrinthique qu'emprunterait le visiteur, et où alterneraient, à une vitesse stroboscopique ou en des plans imperturbablement fixes, la rose et le tas de fumier, la terre ferme et de violentes secousses sismiques, la brise et les virus mortels, un baiser et des rafales de mitraillettes, la soie et le sang. Les rôles s'y inversent au moment même où ils semblent identifiables ; Blanche-Neige se découvre une vocation de porno-star, le Minotaure se surprend à imiter les roucoulades de Tino Rossi et les nains de jardin se métamorphosent en dangereux terroristes, tapis, là tout près, derrière un buisson.

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