Perspektiven des Substituts

Iris Kettner, Julia Lazarus, Daniel Sabranski, Martin G. Schmid, Uta Siebert, Philip Wiegard

Vernissage le 2 mai

Exposition du 3 mai au 30 mai 2009

Echange

L’allemand distingue clairement Kunsthalle – lieu d’exposition d’art contemporain, tenu par des curateurs et historiens de l’art – et Kunstverein – association d’artistes gérant un lieu d’exposition. Le CAN a l’ambition d’être les deux. Le comité de Kunstart, étant constitué tant d’artistes que de curateurs et historiens de l’art, entend jouer sur ces deux tableaux. Le canton de Neuchâtel ne jouissant pas d’autre lieu dédié en permanence à l’art contemporain, le CAN se doit autant de proposer des expositions de qualité que de servir de plateforme aux artistes neuchâtelois.

Le plus souvent, une kunstverein fonctionne par échange, en invitant les artistes d’une autre association à exposer et en allant exposer dans leur lieu. Une telle démarche permet aux artistes de se réapproprier l’ensemble d’un processus dont ils sont trop souvent dépendants. Ils se créent ainsi leur propre réseau d’affinités et s’ouvrent des lieux d’expositions créatifs à l’étranger en augmentant leur visibilité.

Le CAN ne veut pas se contenter d’exposer les artistes régionaux de temps à autre mais bien leur offrir un outil pour la diffusion de leur travail.

Ainsi en mai 2009 le CAN accueille des artistes liés au centre d’art SUBSTITUT de Berlin, alors qu’à la même période des artistes neuchâtelois exposeront dans la capitale allemande. (A Berlin : « Don’t follow me I’m lost too » 18.04 - 30.05.09, une exposition curée par Francisco da Mata, membre du comité Kunstart et artiste. A Neuchâtel : « Perspektiven des substituts » 2.05 – 30.05.09, une exposition curée par Urs Küenzi, initiateur et fondateur de SUBSTITUT, théoricien de l’art et curateur indépendant ) SUBSTITUT (Raum für aktuelle Kunst aus der Schweiz) est un espace d’exposition à but non lucratif exposant des artistes suisses à Berlin et privilégiant leur mise en réseau. Les échanges entre la Suisse et Berlin y sont encouragés sur le long terme. Le nom « substitut » a été choisi en se jouant d’autres termes tels que « institut », « subculture » ou « subversion ». Il exprime donc qu’il ne s’agit ni d’un espace off ni d’une véritable institution, mais bien d’un mélange des genres. « Substitut » au sens d’ersatz peut en outre renvoyer à un regard critique sur le rôle de l'art dans la société, d’autant plus qu’il désigne également un mode de travail artistique.

Perspektiven des Substituts

Depuis quelques années, Berlin s’est imposée comme la ville la plus importante d’Europe dans le domaine de l’art contemporain, et plus spécifiquement pour la production. Des artistes du monde entier continuent de s’y installer, attirés par les loyers bons marchés, les innombrables espaces d’exposition et l’atmosphère inspirante de la ville. Contrairement à la plupart des métropoles, Berlin n’est pas une capitale fébrile et donne parfois l’impression de perpétuer l’esprit de bohème du siècle dernier.

La signification du titre de l’exposition « Perspektiven des Substituts » est volontairement multiple, mais celui-ci donne néanmoins le fil rouge que lie les travaux des artistes. Il évoque par ailleurs une « vue » sur Berlin tout en faisant référence à l’espace invité SUBSTITUT.

Les personnages d’Iris Kettner ont été exposés dans la station de métro d’Alexanderplatz. Ces poupées réalistes entrent dans un dialogue inquiétant avec l’observateur. Un homme casqué, protégé par du matériel de rembourrage, est assis dans une des salles du CAN. Il s’agit peut-être d’un manifestant sur une barricade que les spectateurs peuvent enjamber. Ces derniers se fondent dans les personnages au point qu’ils peuvent bientôt percevoir l’environnement selon la perspective de ceux-là. Prêt à l’attaque, un combattant, Kämpfer, est agenouillé sur une tour, alors que le Rosa Tier semble ramper dans l’espace.

Dans le studio du CAN, Julia Lazarus présente la double projection The Match. L’installation vidéo reprend la finale du Qatar Telecom German Open 08 entre deux joueuses de tennis russes. L’usage du ralenti poussé à l’extrême révèle chaque détail de ce duel épuisant. Le jeu des muscles et des mimiques se transforme presque en une comédie antique. Cette lutte fulgurante est résolue dans une décomposition du mouvement inspirée des travaux de Muybridge.

Daniel Sabranski associe objets et photographies dans son travail. A travers l’autoportrait Fragile, il communique avec sa propre image en miroir. Son expression étrange et légèrement vaniteuse est renforcée par les perles qui coulent d’une bouche à l’autre. Tout se passe comme si Narcisse s’insufflait lui-même son propre souffle de vie. Dans ce travail, Sabranski réfléchit (à) sa position d’artiste et son rapport à l’œuvre d’art.

Le travail pictural de Martin G. Schmidt est très éclectique, liant abstraction et figuration. Un travail de longue haleine lui a permis de développer sa propre technique d’impression pour élaborer d’impressionnantes fresques. Un grand nombre de petits détails racontent des histoires qui oscillent entre critique de la société et plaisanteries insolentes. La combinaison de gestes expressifs, des détails figuratifs et de l’ensemble abstrait provoquent une sorte de remous, qui entraîne véritablement l’observateur dans l’œuvre. La plus grande salle du centre d’art semble au bord de l’explosion.

A l’occasion de cette exposition, Uta Siebert propose un dessin de grand format qu’elle poursuit sur différents plans de l’espace. A première vue, les personnages semblent représenter des acteurs connus, mais le doute s’installe très vite. Les relations qu’entretiennent ces étranges individus restent tout aussi incertaines. Leur isolement les rend angoissants et ceci, bien qu’un contact indéfinissable soit maintenu entre eux. Les récents dessins d’Uta Siebert sont mystérieux et ne rappellent pas seulement l’esthétique du film noir.

Philip Wiegard présente entre autre la sculpture Bettler (Mendiants), un ensemble de quatre chaises pliantes et un cheval d’arçon qui s’inspire de la composition de Pieter Bruegel l’Ancien Les mendiants / Les infirmes. Habillés de fourrure et de cuir, les meubles représentent d’une part les personnages de la peinture, et d’autre part les meubles eux-mêmes. Ces deux points de vue sont conciliés par une analogie fondée sur le principe de déformation. De même que le mobilier est détourné, les mendiants sont déformés, puisqu’ils sont infirmes. Dans les deux cas, la déformation dépend de la perspective ; d’une part de la maîtrise technique de la perspective centrale, et d’autre part, à un niveau social, de la définition que l’on accorde aux différences physiques considérées comme anormales, déformantes, ou même infirmantes.

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photos: Sully Balmassière