Avant-Post

Les Frères Chapuisat

Vernissage (1ère partie) vendredi 26 novembre dès 18h30
Vernissage (2ème partie) vendredi 17 décembre dès 18h30
Finissage dimanche 16 janvier dès 17h00
Exposition du 27 novembre 2010 au 16 janvier 2011

Commissaires : Arthur de Pury

Les frères Chapuisat s’installent au CAN, et ils viennent y habiter sans doute plus qu’y exposer. Avant-post est une prise de position, avant d’être une exposition. Ils s’installent donc au sein de leur installation qui consiste en une construction en bois labyrinthique sur pilotis. De nombreux espaces de vie et de travail y sont crés (chambres à coucher, lieu de réunions, laboratoire, bureaux, salle de détente, carnotzet, etc.). Dès le premier vernissage (mais il s’agit peut-être plutôt d’une pendaison de crémaillère), les Chapuisat vivront dans ces cabanes, ils continueront alors de développer cette structure, tout en travaillant sur deux autres projets. Tout d’abord une publication qui sera en grande partie réalisée sur place, et d’autre part la production d’un multiple qui verra le jour dans l’espace laboratoire. L’espace du CAN sera habité et en constante transformation ; le lieu de vie et de travail se verra lui-même constamment retravaillé.

Le travail artistique des frères Chapuisat consiste souvent en architectures éphémères qui transforment entièrement la perception de l’espace investi et la façon dont un spectateur investit à son tour l’exposition elle-même. Il faut souvent s’introduire dans l’installation, à la manière d’un explorateur se lançant dans l’inconnu, pour se retrouver dans des espaces confinés donnant parfois l’impression de retrouver une matrice oubliée. Un parcours initiatique se jouant des frontières entre intérieur et extérieur dont le but serait de retrouver un émerveillement propre à l’enfance. Mais cet aspect ludique de l’œuvre des Chapuisat ne doit pas masquer la critique de l’idéologie des espaces d’expositions qu’elle propose.

Dans son célèbre recueil d’articles intitulé White Cube : L’espace de la galerie et son idéologie, Brian O’Doherty compare le white cube aux limbes, espace hors du temps destinés aux morts. Selon son analyse, dans l’espace de la galerie le corps du spectateur est superflu, il est réduit à l’état de fantôme, et seul son Œil et son Regard y sont admis. « Dans une galerie la solitude est de rigueur, en fait nous sommes absents. Etre présent devant une œuvre d’art, revient à s’absenter à soi-même, à céder la place à l’Œil et au Spectateur. Ils sont les conventions régulatrices qui stabilisent ce sens de nous-même qui nous fait défaut. Ils prennent acte que notre identité est elle-même une fiction et nous donne l’illusion d’être présent. Dès lors nous objectivons et nous consommons l’art pour alimenter nos moi inexistants. » Les frères Chapuisat ont proposés une série de pièces nommées Intra Muros se présentant comme des cimaises d’expositions, blanches et vierges, reflétant donc l’esthétique du vide propre au white cube. Une trappe discrète située sur la tranche de cette cimaise permet pourtant au spectateur de s’introduire dans le mur et de pénétrer un univers totalement opposé à celui qu’il vient de quitter. Un monde compact et plein dans lequel on avance qu’à grand peine, à la manière d’un spéléologue, c’est-à-dire en devant faire appel à toute la capacité physique, et à la présence, de son corps ; ce dernier devient l’ « organe » de perception de l’œuvre. Pour retrouver son corps, le Spectateur désincarné d’O’Doherty doit donc littéralement entrer dans le mur qui délimite l’espace vide et pur de la galerie. Se faisant, il disparaît du regard des spectateurs disséminés dans le white cube. Il se fond dans la seule matière persistante dans l’espace de la galerie pour faire littéralement corps avec cette matière et se voir lui-même ainsi rematérialisé.

Avec Avant-post, les frères Chapuisat proposent un autre angle d’approche de la critique de l’espace institutionnel. O’Doherty décrit également le processus de fixation d’une œuvre opéré lorsque celle-ci quitte l’atelier pour intégrer l’espace de la galerie. Aussi longtemps que l’œuvre reste dans l’atelier elle reste sous l’influence de l’artiste, elle susceptible d’altération et elle conserve une vivacité forte, dès le moment où elle entre dans l’espace du white cube elle est dissociée de l’artiste et donc définitivement figée. « Dans la galerie, l’artiste – s’il est présent – devient un meuble encombrant qui vient hanter sa propre production. » Mais dans leur avant-post, les frères Chapuisat intègre l’atelier lui-même, ainsi que des espaces de vie, de travail et d’habitation. Il ne s’agit donc pas d’un atelier d’artiste transposé dans une galerie, vidé de son occupant principal (l’artiste), et figé dans l’éternel présent du white cube, tels qu’on en a vu à la fin des années soixante. Les Chapuisat comptent habiter le CAN, et il ne s’agira donc pas de venir « visiter » une exposition, mais bien de « rendre visite à », se faire accepter chez quelqu’un et dans son univers de travail.

Si les « cabanes » des frères Chapuisat incitent à un retour sur l’enfance, la cabane, comme l’avant-poste est d’abord un outil de vigilance. Comme l’écrit Gilles-Alain Tiberghien « Les cabanes correspondent effectivement au fonctionnement d’un esprit intellectuellement vigilant ; c’est un chantier en perpétuelle transformation, un assemblage qui peut être monté et remonté à tout moment. (…) Je pense que plus fondamentalement, la cabane a quelque chose à voir avec le corps mobile et itinérant, avec le corps que nous sommes, la maison avec le corps que nous avons ». Espérons que le corps fantomatique du Spectateur n’y trouvera pas sa place.

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photos: Sully Balmassière