Les Cadeaux du Présent

Aleksandra Domanovic, David Maljkovic, Deimantas Narkevicius, Anri Sala

Vernissage le 24 juin 2011
Exposition du 25 juin au 24 juillet 2011

Curateurs: Arthur de Pury, Marie Villemin, Marie Léa Zwahlen

Le 18 mars 2011, après avoir fait évacuer par la force les manifestants qui occupaient la place de la Perle, le gouvernement du Bahreïn fit détruire la monumentale sculpture abstraite érigée en son centre. Il aura fallu plusieurs heures de marteaux piqueurs pour provoquer son effondrement dans un mouvement gracieux - les six gigantesques pieds de bétons se torsadant sur eux-mê mes pour libérer la sphère qu’ils retenaient dans les airs.

Vingt ans plus tôt, le 23 aoüt 1991, la statue de Lénine qui trônait sur la place Lukiskiu à Vilnius, le bras tendu vers le QG du KGB, fut déboulonnée devant une foule joyeuse rassemblée pour assister à l’événement. Lorsque la grue emporta la gigantesque statue de Lénine, son corps effectua un lent et fluide ballet aérien, mais ses pieds restèrent solidement ancrés au socle. Les machinistes improvisèrent alors un deuxième acte afin d’achever un escamotage qui finalement füt plus complet que prévu puisque, cette fois-ci, le socle vint avec les pieds.
L’espace public et sa symbolique ne supportant pas le vide, un buste en bronze de Frank Zappa fut érigé sur une colonne devant l’hôpital de Vilnius en 1993.

Personnage tenant à son intégrité, Lénine finit par retrouver ses pieds en 2001 dans des marais asséché à 130 km de là pour participer à l’érection d’un parc touristique abritant des vestiges de l'ère soviétique. Entouré d’une petite centaine de monuments à l’effigie de dirigeants communistes et de partisans lituaniens, il retrouva ainsi un statut central, tout en devant se résigner à la partager avec plusieurs autres statues de lui-même. Sans doute rêve-t-il de voir ces pâles copies disparaître dans les mini-reconstitutions de goulags qui parachèvent le kitsch exotique de l’attraction touristique.

Plus à l’ouest, les monuments semblent tellement immobiles qu’ils se fondent dans le décor pour s’y diluer tant visuellement que symboliquement. A propos des sculptures abstraites des années 1950 à 1990 qui parsèment les villes suisses, Morad Montazami remarque en 2010 : « L’étrange se  mêle à l’évidence de leur devenir-fossile, mais, d’ailleurs, saura-t-on jamais quelle révolution voudra bien les déboulonner – ou bien signent-ils la fin des révolutions – et qui peut encore nommer sans crainte l’histoire que ces formes anonymes prétendaient (dés-)incarner ? »

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L’exposition Les cadeaux du présent réunit des vidéos de cinq artistes issus des “ex pays de l’Est”, ce former east qui définit en un creux anachronique une région selon un critère qui n’existe plus. Pourtant, comme on vient de le faire, ces artistes sont toujours estampillés de “l’Est” par les institutions de “l’Ouest”, alors même que la plupart de ceux-ci se sont installés dans cet “ex-Ouest” depuis longtemps. Cette notion d’Est fantomatique persiste-t-elle uniquement en raison de notre incapacité à définir de nouveaux termes susceptibles de saisir le présent ? Ou faut-il admettre un besoin nostalgique de se référer indirectement à la force identitaire d’idéologies disparues ? Ce qu’il est convenu d’appeler l’effondrement du bloc soviétique, dénote d’abord la disparition d’une séparation politique qui permettait aux deux bords de se refléter dans une construction idéologique de l’autre. Cette représentation déformante à l’extrême empêchait certes tout échange objectivant, mais la disparition des rapports antagonistes a ouvert un vide commun que le cynisme postmoderne ne peut combler, et qui laisse finalement une grande place à la nostalgie et à l’exotisme, qui eux-mêmes semblent réifier le présent de ces “ex” et donc justifier cette fausse catégorie sur laquelle se fonde en partie notre exposition. Et tant que nous n’aurons pas été capable d’inventer quelque chose de plus positif, ou constructif, que le postmodernisme, nous devrons assumer notre part de nostalgie.

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Pour Walter Benjamin (...), la fin de la croyance en un sens de l’histoire n’entraîne pas l’abolition de l’idée d’espérance. Au contraire, c’est précisément sur les décombres du paradigme de la Raison historique que l’espérance se constitue en catégorie historique. L’utopie, qui ne peut plus désormais être pensée comme la croyance en l’avènement nécessaire de l’idéal au terme mythique de l’histoire, resurgit (...) comme la modalité de son avènement possible à chaque instant du temps. Dans ce modèle d’un temps aléatoire, ouvert à tout moment à l’irruption imprévisible du nouveau, la réalisation imminente de l’idéal redevient pensable, comme l’une des possibilités offertes par l’insondable complexité des processus historiques.

Stéphane Mosès

Avons-nous fini par comprendre que le printemps existe aussi comme non-accomplissement, c’est-à-dire devenir, quitte à l’approcher au bord du déclin et non plus uniquement de la renaissance ; comprendre aussi que la « terre morte » et les « racines inertes », pour reprendre T.S. Eliot, précèdent souvent les plus beaux voyages au retour du pays des idoles ?

Morad Montazami

C’est comme si cette invisible lumière qu’est l’obscurité du moment projetait son ombre sur le passé tandis que celui-ci, frappé par ce faisceau d’ombre, acquérait la capacité de répondre aux ténèbres du moment.

Giorgio Agamben

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L’Est n’est plus à l’est, il est à l’Orient. L’ombre portée s’est déplacée au sud de l’Est, sans pour autant que cette notion d’Est ait gagné en clarté.

+ texte

photos: Sully Balmassière