Medecine Douce

Bruno Botella

Exposition du 10 juin au 9 juillet 2017

Vernissage le vendredi 9 juin dès 18h30

+ Lancement du livre Qotrob
Bruno Botella, Bertrand Thierry de Crussol des Épesse, Daniel Heller-Roazen; édité par le CAN et Catalogue Général

Construire une situation où il devient difficile, voire impossible, de séparer le cadre de travail des territoires de la défonce - comme cette plage où tu t’allonges pour écrire dans le sable d’une main et te branler avec l’autre (tu as pris cela chez Joyce). Finalement ce ne sera pas un objet à proprement parler, plutôt un appel à des circonstances nouvelles.

Faire plus bas, modeler à genou ou sur le cul, montrer au sol — et toi qui me parles d’accrochage et de soi-disant cohérence, n’y pense même pas, les murs c’est pour les petits dessins ou la fumette (Absolem Grise) et encore — merci d’y laisser tes yeux (les miens ne me servent plus trop). Autant se tartiner des conditions de travail tordues et des programmes de défonce à l’arrache. Du gras, du creux, du mou, de la drogue et des sangsues. On fait ce con peut.

Un générateur de spectre, abus, erreurs et fallacies. Prendre l’outil des charlatans et des prestidigitateurs et le faire tourner à l’envers.

D’abord il y a une première Suzanne, la chaste baigneuse. Tu connais cette vieille histoire d’ablutions avec les deux vieux dégueulasses cachés derrière la claustra. Façon Tintoret cela donne le miroitement bizarre d’un minou opposé à la nudité d’un crâne ridé et luisant qui se fraie un passage d’une dimension à l’autre (à la manière lente et tordue des vers). C’est que le voyeurisme réclame un ordre spatial préétabli ; pour satisfaire ses appétits il a besoin de cette géométrie projective (avec le porno en p.o.v notre machisme n’a pas beaucoup évolué depuis —peut- être qu’un jour ce seront les bonnes têtes qui tomberont et on chantera pour Laura Mulvey qui avait raison).

Et puis il y a une deuxième Suzanne, la paresseuse. Lazy Susan, c’est le nom que l’on donne à une couronne en aluminium mue par un roulement à billes. Elle est utilisée pour faire tourner les plateaux des tables dans les restaurants chinois (je t’épargne ma référence à la table fétiche qui danse dans le Livre I du Capital). Tu te bricoles une machine hypnotique avec une Lazy Susan 16" et un très vieux principe d’animation (en fait la copulation entre une guillotine, un tour de potier et un film — une troisième Suzanne).

Suzanne Tournante. En inversant le tour de potier : percer le plateau au diamètre d’un crâne, le travail ne se fait pas face à la machine mais en se glissant à l’intérieur, la tête prise dans la glaise en mouvement. Le tournage : ton corps occupe deux espaces difficiles à concilier puisqu’il travaille tant à l’extérieur par imposition des mains (en faisant monter l’argile à l’aveugle), que depuis l’intérieur, avec le tournis, en imprimant ton visage contre les parois dégoulinantes de glaise. On ampute le rétinien et tu as un goût de terre dans la bouche avec l’impression d’être un demeuré qui se tape sur la tête en pensant faire un vase.

Les rouleaux en gelée : ce qui en sort témoigne très indirectement de ton expérience comme si celle-ci s’était diluée dans le temps, diffractée en sensations contradictoires où tu n’étais plus que des frémissements dans la tourbe, des petits bouillons mêlés de gaz et d’électricité, bien avant la conscience et bien avant le corps.

La glaise tourne — ou pas selon que tes cheveux y restent plus ou moins collés — et puis tes vertèbres fatiguent. Creuse des petits trous pour faire clignoter un peu histoire d’accélérer la défonce (ta dream-machine à modeler). La masse de terre qui t’encercle te rappelle vaguement ce vieux souvenir sans image de la pression du col de l’utérus sur ton crâne mou. A la fin tu es épuisé, tu es recouvert de boue et tu trempes ta tête dans un baquet. Les deux vieux dégueulasses décapités c’est toi. Suzanne tournera encore. Après, ton vase tu l’inondes de plâtre et puis tu le détruis pour récupérer un négatif. La tête qui en sort est une déformation dans le temps, un trou de ver à l’envers, une rotation peu soucieuse de distinguer entre l’avant (la face qui imprime, grimace et mord) et l’arrière d’une tête (qui efface tout à coup de cheveux).

L’empreinte d’une métamorphose? L’empreinte d ‘une hallucination? Un oculariste m’a raconté le cas d’un patient (Lillo Strappalenzola) qui s’était arraché les yeux après une crise de démence. L’aveugle était un jeune drogué, socialement perdu, fils d’immigrés qui avaient cru bon de le renvoyer au pays et le placer chez les jésuites. Ces « guérisseurs d’âmes » sont dépourvus de techniques appropriées pour soigner une addiction aux drogues dures. La violence du sevrage fut telle que le jeune homme s’est énucléé à l’aide de ses doigts. Rapatrié d’urgence, il a développé un syndrome d’œil fantôme. Une perception à défaut d’organe, un oeil-de-vide. A l‘hôpital il prétendait retrouver la vision de jour en jour alors que ses cavités oculaires étaient béantes. Quand l’oculariste lui a inséré ses yeux de verre, le patient s’est réjouit qu’ils lui permettaient de mieux voir et que sa vision se rétablirait intégralement sous peu.

On va encore rire, te soigner un peu aussi. Tu construis un bac (Prognosticator) contenant une masse de plastiline naturelle immergée au milieu de six sangsues médicinales. La plastiline est modelable au contact de la température moyenne d’un corps humain. Tu malaxes et les sangsues viennent s’agripper à tes mains pour se nourrir et t’injecter leurs sécrétions anesthésiantes et vaso-dilatatrices (hirudine). A la longue les sangsues sont comme des doigts supplémentaires qui altèrent ta façon de modeler la pâte. Tu relâches la plastiline une fois que les parasites relâchent ta peau (après deux heures). Comme tes copines mangent tous les trois mois tu as le temps de récupérer et passer à autre chose avant d’y revenir. Encore une fois il s’agit de mettre au point des conditions de travail plutôt que de produire une forme.

Possible qu’une vision du monde soit réalisable sans organes prédéterminés. Pour Lillo, à défaut d’yeux c’était un vide (une absence de matière organique) qui percevait le monde de façon agitée. Comme s’il y avait une réversibilité des corps pour qu’une cavité devienne un globe Une empreinte, voilà le mot, donne l’accès à un miroitement sombre, un renversement des coordonnées. Un espace négatif où s’animent la mort et les monstres. Il est juste à côté de vous et vous ne le sentez même pas.

Bruno Botella

+ texte

photos: Anton Satus