Cette Question qui vous Brûle les Lèvres

Brigham Baker, Franziska Baumgartner, Samantha Bohatsch, Marc Buchy, Alison Darby, Clémence de La Tour du Pin, Marta Djourina, Neha Kudchadkar, Sidsel Ladegaard, Sara Petrucci, Simon W Marin

Curation par Marie DuPasquier en collaboration avec Jacques Henri Sennwald et l’équipe du CAN

Exposition du 13 avril au 19 mai 2019

Vernissage le vendredi 12 avril dès 18h30

“Thoughts experiments are material matters”(1)

Brûlez-vous le bout du doigt et quiconque dans cette région neuchâteloise et jurassienne vous recommandera d’appeler la personne qui vous guérira à distance. Le secret. Vous ajouterez ainsi cette pensée aux multiples crèmes et onguents appliqués à la blessure et, avec un peu de chance, celle-ci disparaîtra dans un élan de régénération accélérée.

Crèmes solaires ou régénératrices, sueur salée, graisses, pelages, carapaces et autres habitacles, s’ajoutent à cette protection primaire que nous reconnaissons comme peau; autant d’étoffes extérieures produites ou ajoutées aux multiples strates internes. Souvent considérée comme enveloppe protectrice des organes, mucus et humeurs, elle est elle-même vulnérable. Son opacité superficielle a suscité de nombreuses fascinations et une soif de transparence qu’illustrent les essais fructueux du XIXe siècle du Dr. Roentgen pour défier la membrane et accéder, via rayons x, aux profondeurs humaines. Si elle se régénère dans un flux continu de composition et décomposition, elle porte nos empreintes au bout des lèvres et des doigts. Elle conserve nos cicatrices et autres traumas, nos pensées et désirs, auxquels nous ajoutons volontiers tatouages, piercings, puces électroniques, dans une aspiration incessante de malléabilité. Dermographia(2). L’épiderme est un lieu de stockage, une base de données virtuelles, symboliques et physiques; un champ sur lequel et avec lequel nous écrivons. D’une protection qui opère en tant que marqueur d’identité et d’appartenance, elle préserve et transmet nos propres vestiges, portés de générations en génération. Elle devient surface de projection.

Après avoir emmagasiné les derniers rayons de soleil, vous entrez, longez le couloir et gravissez les marches. En vous avançant dans les espaces du CAN, vous prêtez attention à l’échelle et à la répartition de ses salles, à leurs caractéristiques de résonnance, peut-être. Vous faites corps avec leurs volumes et vous vous alliez à leurs surfaces et matériaux. Vous vous situez dans un espace, un espace d’art. Vous vous approchez des œuvres qui adhèrent aux parois, vous observez de près, lorsque vous effleurez soudainement quelqu’un, quelque chose. Vous marchez entre les résidus et suivez les mouches qui semblent s’échouer le long de la baie vitrée, appelées par la lumière et dans un cycle continu. Bien que vous réfractiez et déformiez ses ondes, vous n’êtes peut-être pas encore sensibles au Wi-Fi qui vous entoure, mais vous sentez plutôt un effluve, une brise ou le souffle léger d’un murmure trop rapproché. Il semblerait qu’avec les autres corps en présence, vous réguliez la condensation de cet espace clos. Vous vous orientez, vous naviguez et vous participez.

Aplanie comme la surface d’un écran, notre BSA(3), moyenne de 1,7m2 prend la mesure du monde. Siège d’échanges et de transferts de matières, la peau nous permet de partager et de nous mouvoir, de nous engager vers l’extérieur, vers la multiplicité d’autres. Première zone de contact, elle est simultanément zone de partage et de ralliement. Elle est une interface sensible, une plateforme qui accueillie et engendre les relations, qui de manière corrélative déterminent son individualité. Nous ne sommes pas uniquement en relation avec, mais aussi partie de. « Nous communiquons les uns aux autres la lumière que nos yeux connaissent, le sol qui soutient nos postures, l’air et la chaleur avec lesquels nous parlons. Nous nous faisons face en tant que condensations de la terre, de la lumière, de l’air et de la chaleur, et nous nous orientons les uns les autres dans l’élémentaire d’une communication primaire »(4).

«Cette Question qui vous Brûle les Lèvres» ouvre un passage à travers la zone de contact(5). Partant de la chair, surface et interface sensible, la focale s’éloigne petit à petit de ses tissus pour s’étendre à ses couches successives imperceptibles. L’air saturé d’un espace partagé, les particules, les forces électromagnétiques, les ondes radio, mais aussi l’essence et autres émanations, ou la translucidité. Sont-ils les relais ou partie de nos pensées et de nos actes ? L’humidité du souffle, la chaleur emmagasinée et dégagée, des réminiscences de contes à raconter ou les pensées faisant rougir les joues. Sont-ils autant de points de jonction, d’intermédiaires du toucher ou de décalages de nos communications ? Comment les particules se sentent-elles ? Avec les électrons, l’attraction commence-t-elle par la répulsion ? Que touche-t-on lorsque notre main sent la buée sur une vitre, serre la main ou utilise l’outil poli par tant de saisies ? En communiquant avec les faiseurs-euses de secret, le corps réagit il sous le coup de la concentration ou active-t-il les voies neurohypophysiaires qui elles-mêmes aident le système immunitaire à stimuler l’auto guérison ? Est-ce d’ailleurs si important ? Et puis, de combien de corps avons-nous encore besoin ?

En débutant par l’échelle humaine, comme une présence en creux, l’exposition plonge dans l’ultrafin, elle amplifi e l’étrange intimité et l’infiniment commun que l’on ne remarque plus. La silhouette ne semble plus être contenue par son cadre solide, mais se répand et irradie pour se dissoudre dans un environnement incertain. L’exposition opère alors un glissement vers des frontières plus flottantes de l’épiderme et révalue ses limites tangibles en entamant une série de réflexions sur les dichotomies profondeur/surface, esprit/corps, intérieur/extérieur, soi/autre, animé/inanimé, organique et inorganique. Elle s’ouvre sur la fluidité et la mobilité des corps agissants sans considérer les lignes de partages strictes entre les êtres, les choses et les environnements.

L’exposition est formulée comme une lettre ouverte, à écritures multiples, rédigée avec les douze artistes, auteurs et artistes en résidence, l’exposition s’adresse à un potentiel interlocuteur à venir, peut-être fantasmé. De manière synesthésique, elle esquisse et tisse des correspondances de pensées, de sens et de matières entre les œuvres présentes. Celles-ci laissent des traces de relations, telles des « traînes de questions »(6), comme celle qui vous brûle les lèvres.

Marie DuPasquier




1. Barad, Karen, On Touching – the Inhuman therefore I am, 2012

2. Ahmed, Sara, and Jackie Stacey. Thinking through the Skin, 2001

3. Body Surface Area – surface corporelle.

4. Lingis Alphonso, The Community of those who have nothing in common, 1994. Propre traduction

5. Terme précédemment utilisé pour considérer la porosité des pratiques des artistes Marie Jeschke et Anja Langer dès le projet « Enrico – autoaction in rehearsals ».

6. Didi-Hubermann, Georges, émission Par les temps qui courent, France Culture, 20.03.2018




+ texte



photos: Sebastian Verdon / CAN 2019