Tronc Mental



Louisa Gagliardi, Adrian Kiss, Sara Masüger

Vernissage le vendredi 9 mars dès 18h30

Exposition du 10 mars au 15 avril 2018



Le CAN est heureux de présenter le travail de Louisa Gagliardi, Adrian Kiss et Sara Masüger. Tout en ayant chacun un univers personnel fort, très distinct l’un de l’autre, ces trois artistes tissent entre-eux de multiples dialogues. Gagliardi et Kiss peuvent être regroupés sous l’appellation d’artistes de la génération Post-internet. Une certaine manière d’évoquer la question du corps, sa représentation, ainsi que sa relation avec son environnement actuel les réunit. De même leurs travaux révèlent aussi des similitudes dans leurs façons de convoquer certains types de matériaux, de penser les lumières et les éclairages ainsi que d’utiliser certaines gammes de couleurs ; Gagliardi dans un travail directement lié à la représentation et Kiss à travers des pratiques sculpturales et installatives. Tous deux font également référence au monde numérique dans lequel nous baignons et dans lequel ils sont nés. Sara Masüger, quant à elle, est issue d’une génération d’artistes un peu plus âgés. Ses sculptures sont confectionnées essentiellement à l’aide de moulages de parties de corps humain qu’elle réalise dans le cadre de protocoles conceptuels et performatifs. Sa méthode de travail qui mélange des techniques plus classiques à des attitudes contemporaines, sa façon d’aborder le corps aujourd’hui de manière frontale, assumée, résonne de manière intéressante avec les travaux de Louisa Gagliardi et d’Adrian Kiss.



Louisa Gagliardi

Louisa Gagliardi est une jeune artiste valaisanne née en 1989, elle vit et travaille actuellement à Zürich. Gagliardi commence sa carrière comme graphiste. Son travail est rapidement reconnu et salué par une bourse fédérale en 2015. A ce moment, elle commence à dessiner sur son ordinateur des sortes de peintures numériques figuratives. Les quelques images qu’elle poste sur internet sont très rapidement repérées et elle se voit proposer de multiples expositions dans des lieux réputés de l’art contemporain. La peinture de Gagliardi est représentative de certaines tendances actuelles de l’art contemporain qui revisitent l’art figuratif du début du 20ème siècle. Gagliardi peint des portraits, des hommes à la cigarette, des nus, des scènes de groupes qui nous rappellent l’expressionnisme allemand non seulement par le choix des sujets mais aussi de par leur facture. Ce lien, ce retour, à une période de l’histoire de l’art passée est contrebalancé par un ancrage dans notre contemporanéité tout autant marqué. Le travail de Gagliardi est directement issu des outils numériques actuels. Les images de la valaisanne sont réalisées grâce à des logiciels comme Photoshop puis imprimées sur des toiles plastiques. Elle ajoute, par la suite, directement sur les supports, des éléments au pinceau. Les outils informatiques génèrent des rendus spécifiques tant dans la façon de traiter la profondeur de l’image qu’au niveau des couleurs, très différentes de celles de la peinture traditionnelle.

Les œuvres récentes de l’artiste montrent principalement des personnages en groupes. Les corps sont nus, ils réalisent des actions simples et minimalistes comme porter un baluchon ou manipuler des bijoux. Leurs attributs sexuels sont souvent cachés, dans plusieurs scènes ils ne sont simplement pas représentés laissant finalement ouverte la question de leur genre. Les corps de Gagliardi semblent évoluer librement dans des espaces oniriques autant magiques qu’anxiogènes.

L’univers de l’artiste est un espace baigné de lumières artificielles, froides, aux relents numériques. Les espaces semblent confinés, indistincts, ils ne désignent pas des lieux naturels mais des lieux intérieurs, informes et flous. C’est ici, que la référence à l’expressionnisme est complètement dépassée. Gagliardi dépeint un univers numérique sans référent naturel, un lieu complètement abstrait. Aussi indistinct et peu naturel que les environnements, les corps dénués d’organes sexuels, aux traits semblables, indifférenciés, semblent évacuer tout discours naturiste, toute idée romantique et évoquent plutôt l’idée d’un corps immergé dans un présent futuriste dans lequel il a la liberté de s’émanciper de tous les codes culturels dans lesquels il s’est senti confiné jusque-là.



Adrian Kiss

Adrian Kiss, né en 1990 en Roumanie, a étudié dans la prestigieuse école londonienne de Saint Martin’s School. Fraîchement diplômé, il est revenu s’installer en Europe de l’Est, plus précisément à Budapest. Parmi les travaux récents de l’artiste « Seat Hole 1 et 2 » sont des œuvres caractéristiques de sa démarche. Il s’agit de torses humains en cuir noir ou brun traversés via les épaules par un câble qui les fait flotter dans l’espace d’exposition. Des morceaux de poteries sont fixés sur la partie inférieure des torses comme des organes sexuels. Improbable et surréaliste, ce mélange de matières et de formes impensables révèle en premier lieu l’audace et l’imagination du jeune artiste. Sur les formes en cuir, mi-corps, mi-siège de voiture, l’étrange sexe désigné par les poteries, sorte d’orifice antique et fragile, rend mystérieux et indécis la question de leur genre. Kiss place la sexualité comme un des sujets moteur de son œuvre. Comme dans les peintures de Gagliardi, le corps n’est plus le type de corps que l’on représente habituellement, il n’est pas genré ou il l’est de façon ambigüe ; il est surtout mutant, froid et libéré, inquiétant et joyeux, lié aux objets et aux environnements qui l’entourent d’une manière forte et inventive.

Les grandes installations d’Adrian Kiss comme « Sylvania » et « Altar » sont des dispositifs architecturaux instaurant immédiatement un rapport avec le corps du spectateur. Sur leurs surfaces, elles accueillent des néons, qui en plus de leurs forces graphiques, permettent aux œuvres de se propager dans l’espace, de le contaminer, d’envelopper le spectateur dans un halo de lumière. Ces œuvres peuvent aussi être appréhendées comme des corps, des troncs customisés prolongés de jambes métalliques ou encore, comme des membres surdimensionnés érigés tel des totems futuristes. Ces installations formalistes ne sont pas sans rappeler le modernisme hongrois avec ses formes extrêmement architecturées aux angles aigus. Kiss ne réfute pas ces rapprochements mais il aime à mettre en avant des références plus modestes liées plutôt aux arts appliqués, comme la mode et le graphisme.



Sara Masüger

Sara Masüger est née à Zug en 1978. Son travail est constitué principalement de moulages qu’elle effectue sur diverses parties de son corps. Les difficultés techniques que cette façon de travailler impose est au cœur de sa démarche. Contrainte par ses propres limitations physiques, l’artiste est amenée à jouer avec les hasards et les incidents que cette situation génère.

Pour confectionner ses sculptures en étain, l’artiste réalise tout d’abord des moules des parties de son corps. Elle les utilise ensuite pour obtenir des pièces en cire. Elle crée alors un deuxième moule. Celui-ci est confectionné autour de plusieurs pièces en cire disposées de manière à former des compositions tantôt symétriques, tantôt asymétriques. Mäsuger construit alors des canaux qui relient les pièces entre-elles et qui permettront après le démoulage de l’œuvre de maintenir ses parties ensemble. En plus de cette fonction, ces canaux sont aussi un moyen pour l’artiste de créer des lignes, des courbes, de dessiner des structures géométriques dans l’espace.

Le travail de Sara Masüger est fait de contrastes et de paradoxes. La finesse et la complexité formelle des organes et des membres humains se voient confrontées à la violence et à la rudesse du travail du métal. Ses assemblages, évoquent tout autant la singularité et l’intimité du corps humain que la distance et la froideur des objets issus de la production en série.

Sara Masüger nous rappelle que notre corps est au-devant d’importantes transformations, que celui-ci sera amené, de plus en plus, à se coupler, à se prolonger, à s’augmenter via des implants, des prothèses, des interfaces. Il est difficile aussi, devant ses œuvres, de ne pas penser à la production de robots qui n’a cessé de s’accélérer ces dernières années. Le futur qui se construit dans les usines et les laboratoires a ses côtés obscurs, voici le genre d’idées qui nous viennent à l’esprit lorsque notre regard se pose sur les imperfections et les malformations issues du processus de travail de Masüger. Nous pourrions imaginer alors que l’artiste s’amuse à créer des œuvres qui miment les échecs de l’industrie ; comme ces pièces ratées que les usines cachent parfois dans leurs arrière-cours, appuyées contre un mur, abandonnées.

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