Date Périfériks

05.09 – 11.10.2009

Projet Projet

Périfériks

Dans le cadre du festival Eternal Tour

Dans son article « Cette banquise à la dérive », paru dans le journal l’Humanité du 28 avril 2009, Maurice Ulrich a eu cette phrase, qui m’a interpellé à plus d’un titre : « la création contemporaine est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part ». Sa clarté formelle, tout d’abord, m’a donné à penser qu’elle relevait plus d’un commentaire sophiste que d’un énoncé critique. De fait, elle agit de manière ambivalente, et attire autant qu’elle peut révolter. Il me semble en effet plutôt que la création contemporaine a plusieurs centres, mais que chacun de ces centres dessine un cercle, dont la circonférence vient croiser celles d’autres cercles. A chacune de ces intersections se crée une forme intermédiaire inconnue, qui n’appartient ni à un cercle ni à l’autre, mais à tous. Elle est juste leur périphérie.

Plusieurs questions émergent alors. Tout d’abord, comment naissent les périphéries ? Où se situent-elles, dans un monde globalisé où les frontières culturelles sont instables ? Et surtout, quelle nécessité et quel intérêt avons-nous aujourd’hui à déporter notre regard du centre vers elles? Dans un monde où la culture comme la politique se sont globalisées, à partir d’une pensée occidentale centralisée, quels enjeux les périphéries soulèvent-elles ?

La découverte du Nouveau Monde a fait passer le monde occidental moyenâgeux à une ère nouvelle : celle d’une réorganisation du monde. Déjà, à la fin du Moyen-âge, la lecture des Grecs (Platon, Socrate, Aristote) s’est répandue dans les esprits désireux de changement. Mais les grands explorateurs comme Christophe Colomb ont, par leurs découvertes, bouleversé la vision du monde. Il suffit d’observer l’euro-centrisme de notre monde actuel et son histoire coloniale, pour constater que cette idée a survécu au-delà des siècles, car l’Europe a conquis le Nouveau Monde, faisant de ses colonies sa périphérie. La lecture que nous donne l’histoire de ce processus est ambiguë. Il est toujours très difficile de savoir à partir de quel moment une région devient la périphérie d’une autre, et pour combien de temps. La date de 1492, initiant la conquête du Nouveau Monde, marque un tournant symbolique fort : depuis des siècles, l’Europe est le centre du monde religieux chrétien, mais à présent, elle va devenir le centre du monde économique, et ses colonies, sa périphérie – riche en exploitations potentielles, ses « réserves de change ». L’Espagne est, au début du XVIIe siècle, la nation la plus puissante du monde, sur un plan économique surtout et géopolitique grâce à ses colonies. Charles Quint règne sur un empire dans lequel « le soleil ne se couche jamais ». Ainsi, de tout temps, les centres du pouvoir se sont déplacés au gré des conquêtes, et de l’histoire : de Persépolis à Babylone, de Carthage à Rome, de Constantinople, Venise, Anvers, Paris, etc…

Par le biais de la colonisation, la France devient elle aussi un centre au XIXe siècle ; la métropole représente, par la même occasion, le seul horizon de ces peuples colonisés. Elle devient la référence socioculturelle. Malgré l’indépendance obtenue dans les années 1960, elle reste pour ses ex-colonies, encore aujourd’hui, le point de mire vers lequel les regards se tournent. Cette difficulté à s’émanciper de l’emprise socio-psychologique de l’ex-colonisateur est un des lourds héritages de la relation dominant-dominé, des relations politiques, culturelles et surtout commerciales, inégales, etc… Elle se manifeste dans le simple rapport domestique jusque dans la représentation minime des anciens colonisés dans la pensée occidentale contemporaine. Cette représentation est même inexistante dans le champ culturel lorsque, par exemple, des revendications féministes viennent pointer du doigt l’absence de femmes dans telle ou telle manifestation culturelle. Ainsi, récemment, lors de l’exposition La Force de l’Art 02 (24 avril-1er juin 2009) à Paris, si la faible représentation des artistes femmes a été critiquée avec véhémence, à aucun moment celle d’artistes de couleur, africains ou antillais, n’a été évoquée. à trop vouloir humaniser la société à l’aide de règles et de droits, ne risque-t-on pas de la déshumaniser ? Déjà Jean-Jacques Rousseau nous mettait en garde contre ce phénomène dans son Contrat social.

Ces dernières années, « l’ancien continent », puissant et euro-centriste, a vu émerger de nouvelles forces économiques, technologiques, militaires et politiques, en périphérie de son monde : Asie du Sud-Est, Inde, Chine, Moyen-Orient, etc. Pendant des siècles, ces cultures ont été l’objet d’un regard occidental « orientalisant » (Edward Said), qui, dans bien des cas, a abouti à leur colonisation. Aujourd’hui, après un processus de développement économique, grâce à une main d’œuvre bon marché, et une capacité de réaction financière puissante (comme celle des fonds souverains par exemple), que l’Occident capitalisé ne peut concurrencer, une classe moyenne supérieure (« upper middle class ») a émergé. Une classe sociale intermédiaire entre riches et pauvres, qui, en plus d’être la charnière indispensable au fonctionnement de toute société stable, contribue à son essor. Cette classe moyenne insuffle un dynamisme à l’ensemble de la société, à travers son ambition sociale, culturelle et identitaire ; elle accouche d’une nouvelle modernité.

Un autre phénomène, peut-être plus intéressant encore, est apparu. Il se lit à travers les signes de la réappropriation culturelle longtemps restée dans l’ombre de la culture globale. Toutes ces régions du monde ont commencé à regarder, produire et montrer leur propre création artistique, économique, technologique, dans un processus qui s’apparente à un syncrétisme socioculturel postcolonial. Bien que l’Inde soit devenue la démocratie la plus importante au monde, son ordre social reste fondé sur le système des castes existant toujours officieusement.

L’une des particularités de ces pays périphériques est qu’ils sont entrés dans le XXe siècle en ayant gardé des attaches très fortes avec leur histoire précoloniale, et même parfois avec l’archéologie de leur histoire. Les artistes de ces régions, comme Nicène Kossentini (Tunisie), par exemple, ou Driss Ouadahi (Algérie), ont ainsi conservé des liens avec leur histoire, même si dans certaines œuvres de Nicène Kossentini (Myopie, 2008), ces choses n’apparaissent pas de façon didactique, mais sont suggérées par un vocabulaire mouvant, par des personnages, et la trace d’une expérience personnelle. Chez Driss Ouadahi, la question de la périphérie se joue dans la représentation. Ses toiles émergent d’une histoire qui est la sienne et se situe entre Alger, Paris et Düsseldorf. Un parcours entre l’héritage pictural de « l’Ecole d’Alger », l’histoire politique de la modernité française et son projet d’architecture sociale utopique, pour aboutir à une confrontation à la culture idéologique post-war de la peinture allemande. Lorsqu’il arrive à Alger après plusieurs voyages en Europe, il se retrouve, au bord de l’autoroute de l’aéroport qui mène à la ville d’Alger, face-à-face avec une cité dortoir inachevée. Ces bâtiments, dont seuls les piliers et les plateaux en béton ont été construits, sont à la fois des carcasses d’immeubles et des grilles à travers lesquelles il voit, et donne à voir – à travers ses toiles – le monde. S’il y a aujourd’hui un intérêt à évoquer la périphérie, c’est parce qu’elle est devenue l’acteur principal de sa propre modernité. La périphérie n’est-elle pas aussi l’alter ego du centre ? Aujourd’hui, plusieurs signes montrent qu’elle cherche à exister indépendamment ou du moins s’assumer comme un vis-à-vis sociopolitique, culturel, et économique de l’Occident, se détachant de son statut de subordonnée. L’exemple le plus surprenant est celui du Brésil, dont le président actuel, Luiz Inacio Lula da Silva dit Lula, a lutté pendant des années contre l’hégémonie sans concessions du FMI, et devient aujourd’hui son créancier (« Le Brésil veut peser de tout son poids dans la réforme du FMI », Le Monde, 9 mai 2009). Des nations colonisées et, hier encore, subordonnées à l’Europe, comme le Congo par exemple, émergent des courants de pensée qui ont synthétisé leur histoire coloniale et se réapproprient leur culture « précoloniale ». Dans le travail de Sammy Baloji et Jean Katambayi, le propos, bien que différent par la forme et le médium, opère selon le principe cher à Franz Fanon du potentat colonial. Si Jean Katambayi récupère de vieux câbles électriques et du carton pour en faire une sculpture à l’image de sa petite amie imaginaire, il se réapproprie, à travers des substituts de la culture occidentale, sa mythologie personnelle et perpétue ainsi la grande tradition populaire de l’étreinte mythos et psyché de sa culture ancestrale. De la même manière, lorsque les premiers marins portugais arrivèrent au XVe siècle sur les côtes gabonaises, l’échange d’ivoire et d’or contre de la verroterie n’était pas un acte sans valeur. En effet, la verroterie était immédiatement chargée et intégrée dans la société comme un objet d’une grande valeur, que l’on retrouve aujourd’hui sur des fétiches protecteurs ou autres objets précieux.

Lubumbashi, au Congo, la ville dont sont originaires Sammy Baloji et Jean Katambayi, a longtemps été un site industriel que les colons belges ont développé pour exploiter les richesses incommensurables des terrains miniers de la région. Pour ce faire, ils y ont développé des écoles de formations technologiques, laissant ainsi, après l’indépendance, un patrimoine culturel technique. Malgré la situation post-industrielle sinistrée de la région, l’instabilité politique et le caractère obsolète de ces savoirs techniques, les Lushois ont développé une capacité à générer une technologie locale, à mi-chemin entre artisanat et science, qui s’est transmise d’une génération à l’autre. Le regard de Sammy Baloji sur ce patrimoine et cette histoire est quant à lui critique. Son médium ? La vidéo et la photographie, intégrant des images d’archive de la Gecamine (ancienne compagnie minière de Lubumbashi) montrant les corps nus d’ouvriers ramenés des villages voisins pour travailler dans les mines. Il dépeint un constat qui place notre regard dans un espace intermédiaire inconnu, situé entre les origines et l’horizon de son peuple, entre l’héritage et le projet.

En deçà du langage critique développé en général par les artistes issus des peuples anciennement colonisés, il existe des entreprises qui s’attachent au commentaire de leur histoire, à travers l’analyse patrimoniale de celle-ci.

Lorsque l’artiste guatémaltèque Dario Escobar utilise des centaines de pneus de bicyclette pour réaliser une installation où chacun est emboîté dans l’autre, basée sur la résistance du matériau par rapport aux courbes contraires qu’il lui donne, il interroge la mémoire du matériau. à l’instar d’un architecte qui conçoit un projet en tenant compte des énergies naturelles qui lui donnent force et résistance, et leurs champs de connexion avec l’espace public et privé, la mémoire ne relève plus seulement d’une histoire coloniale, culturelle et éthique : elle est aussi physique, métaphysique et peut-être poétique. Le concept qu’il dessine interroge le spectateur sur l’idée que l’art, comme l’architecture, sont des données globales pour un artiste du Guatemala, d’Algérie ou du Congo, mais que le langage plastique, commentaire, ou critique, universel, part toujours d’un point précis du globe, ici le Guatemala. C’est l’interaction de cette universalité avec une autre, algérienne ou congolaise par exemple, qui est, à mon sens, un des prochains enjeux des périphéries : la création d’un espace culturel qui existe uniquement entre elles et génère, à partir de cette hybridité, une altérité. Car aux confins du monde, il existe déjà des interstices culturels entre ces périphéries, affranchies du dogme occidental de la pensée coloniale et postcoloniale, dès lors qu’elles se réapproprient l’archéologie de leur modernité.

Dans le cas de Javier Téllez, artiste d’origine vénézuelienne, vivant depuis 15 ans à New York, la dimension périphérique est à double sens. Elle est sa réalité autobiographique. Il crée aux périphéries de son pays d’origine, dans l’un des centres de l’art contemporain, sur des sujets qui ne sont pas forcément en lien avec son pays d’origine (Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, 2007 ou Caligari und der Schlafwandler, 2008). Il nous donne donc à penser, par ses choix, que la périphérie est partout et nulle part à la fois. Elle est ici aussi à l’entrecroisement de cette infinité de cercles, comme s’il s’agissait de pierres jetées dans une flaque d’eau, qui produiraient chacune, par leur impact, des cercles dont les circonférences s’entrechoqueraient avec d’autres circonférences, produisant ainsi un mélange résonnant, un métissage.

Dans chacun de ces mélanges, un monde nouveau, ni celui d’un cercle, ni celui de l’autre, pourrait émerger, pour le meilleur et peut-être le pire. Dans la vidéo Quake (2007) de Minnette Vári, c’est à la périphérie des grandes villes et de leurs grandes utopies architecturales, que ces mondes semblent prendre forme, de façon humanoïde et cyborg, mi-vivante, mi-morte ; un état hybride entre matière et anti-matière. Ces corps, qui semblent porter toute la beauté et la misère de l’humanité, me rappellent tristement ces déplacements de réfugiés qui semblent fuir à jamais l’impérialisme occidental qui s’est magistralement illustré dans la conquête du monde, prétextant celle de la modernité.

Cet impérialisme a entraîné la domination, la classification, l’adaptation universelle de tout espace sous l’égide du centre métropolitain ; une géographie commerciale fondée sur l’universalité du capitalisme, dont nous connaissons aujourd’hui le caractère désuet et utopique.

En effet, dès lors que le virtuel, alter ego de l’idéologie capitaliste, s’est invité dans le réel, il perd de sa force de persuasion et de sa légitimité. Il en est ainsi à chaque crise économique, auxquelles, paradoxalement, les périphéries peuvent échapper, soit parce qu’elles sont émergeantes – « Nous sommes entrés les derniers dans la crise, nous en sortirons les premiers » (Lula, « Le Brésil veut peser de tout son poids dans la réforme du FMI », Le Monde, 9 mai 2009), soit parce que leur modèle économique est basé sur le « non-crédit » et est donc totalement réel, comme c’est le cas de l’économie dite « islamique » qui prohibe l’utilisation du crédit qu’elle considère comme un péché, soit parce que leurs économies sont bien trop pauvres pour être touchées par une crise de l’économie capitalisée à la croissance surévaluée, alors que leur pays ne possède même pas de bourse, comme l’Algérie par exemple.

Ce sont toutes ces différences, et d’autres encore, qui rendent complexe le regard de l’Occident sur les périphéries, dont il ne semble pas comprendre l’importance.

Le voyage qui conduit à la rencontre avec l’altérité que représentent les périphéries, par le biais d’une ouverture de sa pensée, est une finalité positive possible du monde occidental. Ainsi, s’il n’y a plus de centre, il n’y aura bientôt plus de périphéries ; car à peine ont-elles émergé, que leurs tendances à se connecter entre elles signifie déjà leur désir de ne pas rester excentrées.

Ce voyage, Jean-Michel Pancin l’a entrepris, cinq siècles après Christophe Colomb, dans une redécouverte de ce qui pourrait être un nouveau monde… A Wendover, située en Utah, à la frontière du Nevada, il fait 40° degrés le jour et –10° la nuit. Plus d’une centaine d’essais nucléaires y ont été réalisés depuis qu’Enolay Gay a décollé de la base aérienne locale pour lancer la première attaque nucléaire. La région n’est pas avare en paradoxes, comme cette prolifération de débauche d’argent dans les casinos de Wendover, et de spiritualité anachronique. Ainsi des milliers de Mormons viennent régulièrement y dépenser leurs économies aux machines à sous. Ces machines qui d’ailleurs ne font plus le bruit sonnant et trébuchant des « coins » d’antan, mais avalent passivement les unités d’une carte de crédit enfoncée dans leur ventre pour la journée entière.

Tristes tropiques que cette aliénation au rien, par procuration d’une machine à rêves qui engloutit, au milieu du désert américain, des heures de travail et les vies qui les ont effectuées. « La valeur économique d’une chose correspond à un temps de travail », nous dit Michel Foucault dans son admirable analyse des richesses (Les mots et les choses). Or le temps de production dans le travail a inégalement évolué au regard de la quantité et de la qualité générées. On produit mieux et beaucoup plus aujourd’hui pour un temps de travail égal. Et pour un salaire à peu prêt toujours égal, en « pouvoir d’achat » j’entends , on produit beaucoup plus de richesses. Pour qui ? Et surtout pourquoi ?

Il semble donc que la valeur d’une chose ait considérablement évolué, mais pas la valeur du travail fourni par l’homme. La machine à sous s’est considérablement perfectionnée dans sa rentabilité, mais pas la condition humaine, qui, au contraire, toujours plus aliénée à des valeurs d’existence factices se console par procuration de la consommation. Je consomme donc je suis. C’est peut-être l’inverse que les périphéries ont entrepris de vivre.

Kader Attia

Vernissage le 4 septembre 2009
Exposition du 5 septembre au 11 octobre 2009

Curateur : Kader Attia